samedi 13 octobre 2012


ESSAI 1
Twitter et les journalistes

Twitter est un « outil de micro-blogging », c’est-à-dire une plate-forme d’échange qui permet, en temps réel, de partager ses réflexions, de relayer de l’information ou encore de décrire son activité courante (Corneau, 2012). Très simple à utiliser, Twitter permet aux individus d’échanger des messages courts, limités à 140 caractères, avec un ensemble de contacts (Conseil de presse du Québec, 2012 : 3e par.). Ce réseau social est composé d’une fenêtre centrale, le mur, dans laquelle apparaissent les messages appelés « tweets » de l’abonné et ceux des personnes qu’il suit (Carbasse, 2012). Tout comme Facebook, Twitter « permet de se créer une liste d’amis, appelés followers » (Proulx, 2012 : 4e par.). L’individu s’abonne aux comptes qui l’intéressent le plus. En plus de l’édition de tweets, cet outil de micro-blogging permet également de publier des photos et des vidéos. 

Twitter a été inventé en 2006 sous le nom Stat.us (Proulx, 2012). Il permettait aux utilisateurs de décrire leurs états d’âme par SMS. Stat.us est ensuite devenu twittr, en référence au site de partage de photos Flickr, pour finalement prendre le nom officiel de Twitter. Aujourd’hui, ce réseau social compte plus de 500 millions d’abonnés à travers le monde (Cross, 2011). Voici un tableau regroupant les vingt pays comptant le plus grand nombre d’abonnés à Twitter (Mercier, 2012). 


La place de Twitter dans la communication publique

Si le lien entre Twitter et la communication publique est indéniable, il importe d’abord de définir ce qu’on entend par communication publique. Selon Beauchamp, ce concept réfère en contexte nord-américain à :
« l’ensemble des phénomènes de production, de traitement, de diffusion et de rétroaction de l’information qui reflète, crée et oriente les débats et les enjeux publics ; la communication publique étant non seulement le fait des médias, mais aussi des institutions, entreprises, mouvements et groupes qui interviennent sur la place publique » (1991 : 13).

Twitter s’insère dans la communication publique, car il permet notamment de débattre d’enjeux politiques et sociaux dans un espace public numérique (Brin, 2012). En effet, les abonnés de ce média social (citoyens, journalistes, relationnistes, membres du gouvernement, etc.) animent la démocratie en intervenant sur le Web 2.0, soit directement sur la place publique. Les tweets des individus peuvent être lus, traités et rediffusés par tous, même par ceux qui ne possèdent pas de compte Twitter. Les utilisateurs de cette plate-forme de micro-blogging ont souvent tendance à relayer les tweets percutants sur Facebook ou dans les médias, qui vont à leur tour transmettre l’information à d’autres. Pour Bernier et all., Twitter est considéré comme « un espace global et instantané de production et de circulation des messages » à l’échelle planétaire (2005 : 79). Le lien social devient ainsi quasi permanent, les abonnés partageant 24h sur 24 leurs activités quotidiennes et opinions. De là, l’importance du caractère public de Twitter dans le processus communicationnel.

Dans le domaine de la communication publique, Twitter est utilisé de plusieurs façons différentes. À titre d’exemple, lors de la révolution égyptienne de janvier 2011, les journalistes locaux et correspondants internationaux se sont servis de ce réseau social « pour mettre à jour l’étendue de l’oppression » du régime d’Hosni Moubarak (Hassanpour, 2012 : 5e par.). Comme les quotidiens égyptiens étaient sous le contrôle du gouvernement, les journalistes ont réussi, via Twitter, à informer les citoyens des développements du conflit et à orienter le débat public. De par leurs tweets, photos et vidéos relayés sur cette plate-forme de micro-blogging, ils ont animé la discussion autour du régime propagandiste d’Hosni Moubarak (Ahmad, 2012). Ce faisant, des centaines de milliers d’Égyptiens se sont inscrits sur Twitter afin de recevoir l’information en temps réel concernant l’heure des manifestations et les réactions du gouvernement, mais également pour participer eux aussi à cette grande discussion publique autour de la venue d’une démocratie en Égypte. Pour Ramonet, le fait que les journalistes aient transmis textes, sons et images à des masses de citoyens qui, à leur tour « ont contribué à la circulation de l’information », démontre le potentiel exceptionnel de Twitter dans la communication publique (2011 : 7).

Dans cet essai, je m’intéressai donc à Twitter d’un point de vue journalistique. Je mettrai en relief les qualités et les défauts que présente cette technologie pour les artisans de l’information. Enfin, je proposerai certaines pistes de réflexion sur les dérives possibles de ce média social.

L’outil qui divise les journalistes

Au printemps 2012, Riglet a mené une étude dans 15 pays démontrant que plus de 55 % des journalistes possèdent un compte Twitter. Le tableau ci-dessous montre que le suivi de l’actualité et la recherche d’information sont les principales raisons poussant les journalistes interrogés par Riglet à utiliser ce média social. 


Les avantages

Selon Théroux, Twitter s’est rapidement imposé dans le milieu journalistique, « pour le meilleur et pour le pire » (2009 : 2e par). Parmi les avantages de son utilisation, Dubois note l’accès instantané à l’information. En effet, lorsqu’une nouvelle d’une importance considérable sort sur Twitter, l’information peut être reprise de façon immédiate par les médias. La rapidité de l’accès à l’information permet notamment aux journalistes de visionner des vidéos mis en ligne à l’instant par des citoyens qui apportent des éléments complémentaires très intéressants à leur reportage. Pour Camille Sarret, directrice de l'information Web de TV5 à Paris, l’immédiateté de l’information contribue à un plus grand partage de l’information et permet de revenir aux sources du journalisme. Voici une entrevue qu’elle a récemment accordée à TV5Monde (2011). 




Une autre des qualités que représente Twitter pour les journalistes est le fait de pouvoir réseauter avec des collègues de partout dans le monde. Selon une étude réalisée par Bruns, Twitter « is a worldwide newsroom where you can share your ideas » (2012 : 106). Il n’est pas rare d’apercevoir sur Twitter des échanges entre un journaliste de La Presse et un correspondant de l’Agence France-Presse basé à New York. Les reporters se demandent conseils entre eux afin d’apporter de nouveaux éléments à leur article et/ou reportage. D’ailleurs, Twitter est un moyen efficace et économique pour les journalistes de trouver des sujets originaux et des angles différents en jetant simplement un coup d’œil sur le travail réalisé par leurs confrères (Carbasse, 2012).

Le contact direct des journalistes avec les citoyens est un troisième avantage procuré par Twitter. En effet, la majorité des journalistes utilisent Twitter pour échanger avec le public (Bruns, 2012). Pour Desplanques (2011), les médias actifs sur Twitter, tels que Radio-Canada ou TVA, souhaitent que leurs abonnés réagissent à l’actualité. C’est pourquoi ils abordent souvent un sujet sous forme de question, attendant une réponse des internautes. Certains journalistes n’hésitent pas non plus à répondre ou à retweeter certains individus afin de garder contact avec cette partie du public. La chef d’antenne de Radio-Canada, Pascale Nadeau, est en un bon exemple (Twitter, 2012a : Capture d’écran prise le 10 octobre).


Selon Chouinard (2011 : 38), la présence de Radio-Canada et de ses journalistes sur Twitter a entre autres comme objectif « l’envoi des utilisateurs vers les différents sites Web de la chaîne ». Ainsi, en mettant en ligne leurs articles ou leurs reportages, les journalistes ont le désir de fidéliser leur public. Pour Cross (2011), ces derniers ont tout intérêt à maintenir ce lien étroit avec les citoyens sur Twitter, parce que les meilleurs scoops proviennent souvent des informations relayées par le public.

La facilité d’accès et la gratuité de Twitter constituent d’autres avantages d’utiliser ce média social pour les journalistes (Commission européenne, 2012). Maintenant, grâce aux téléphones intelligents et aux ordinateurs portables, les journalistes peuvent, s’ils le désirent, suivre l’évolution de l’actualité toute la journée. Enfin, il n’existe aucune autre plate-forme gratuite, à part Twitter, qui réunit la plupart des médias du monde entier. En ce sens, cet outil « est un incontournable pour les journalistes » (Ramonet, 2011 : 4). 

Les désavantages

Si Twitter comporte plusieurs avantages pour les journalistes, cet outil de micro-blogging présente toutefois certains désavantages. Selon Riglet (2012), l’information n’y est pas toujours crédible. Des millions d’utilisateurs utilisent Twitter à travers le monde et plusieurs d’entre eux véhiculent des faits ou encore des rumeurs sans en avoir vérifié la véracité. Les journalistes se doivent donc d’être extrêmement prudents. « Le risque pour le journaliste est de se laisser aveugler par ce que racontent les individus sur Twitter et d’en faire son unique source » (Commission européenne, 2012 : 56). Des journalistes issus de grands médias ont déjà retweeté de fausses allégations à l’égard de politiciens ou de personnalités publiques, soit par manque de temps pour valider les informations et/ou pour être le premier à diffuser ce soi-disant scoop. Bref, l’information afflue sur Twitter, mais les journalistes doivent demeurer prudents. La moindre erreur peut être repérée en une fraction de seconde par des milliers d’abonnés et porter atteinte à leur crédibilité.

Un autre désavantage de Twitter pour les journalistes concerne la limite entre la vie privée et professionnelle. Pour Ahmad (2012), il y a un danger, pour les journalistes qui dévoilent des informations personnelles sur leur vie privée ou encore qui émettent leur opinion sur un sujet en particulier, d’entacher la réputation de l’entreprise de presse à laquelle ils s’identifient. À titre d’exemple, au Gala de l’ADISQ 2010, l’animateur de radio saguenéen Maxime Roberge a été congédié par la direction d’Astral après avoir tweeté ceci au sujet de Cœur de Pirate : (Twitter, 2012b. Capture d’écran prise le 6 octobre).


Maxime Roberge a supprimé ce tweet quelques secondes après son apparition, mais il était déjà trop tard. Des centaines d’abonnés avaient retweeté l’information. Mal à l’aise et au cœur de la controverse, Astral, propriétaire de la station pour lequel le jeune homme travaillait, a décidé de le congédier. Les journalistes doivent donc porter attention aux propos qu’ils publient sur Twitter, surtout lorsque leur vie privée et professionnelle se chevauchent.


Enfin, Théroux (2009) et Mercier (2012) évoquent la nature prenante de Twitter comme désavantage pour les journalistes. « La quantité d’information publiée est trop grande et le filtrage nécessite trop de temps » (Commission européenne, 2012 : 58). Les journalistes passent parfois des journées entières à surveiller ce qui se passe sur Twitter et ils en oublient de traiter en profondeur leur propre sujet, ne faisant que survoler les grands titres de l’actualité internationale. Pour Cross (2011), plutôt que de monopoliser la journée entière du journaliste, Twitter doit constituer un outil complémentaire à ses autres sources d’information.

Pistes de réflexion

En terminant, il a été vu dans cet essai que Twitter offre de multiples avantages pour les journalistes. Néanmoins, les défauts qu’il présente forcent de nombreuses rédactions et autres grands médias à imposer un ensemble de règles à leurs journalistes concernant leur rapport à cette plate-forme de micro-blogging (Riglet, 2012). Depuis quelques mois, un chapitre concerné au bon usage de Twitter a été ajouté au Guide de responsabilités des travailleurs de l’information du quotidien La Presse, aux Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada et au Guide de déontologie des journalistes du Québec de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (Desplanques, 2011). En agissant de la sorte, les médias souhaitent donc empêcher les dérives possibles des propos tenus sur Twitter en incitant les journalistes à réfléchir aux conséquences possibles de l’envoi d’un tweet.

Par ailleurs, il est de plus en plus fréquent de voir des journalistes abonnés à Twitter indiquer que leurs tweets n’engagent qu’eux-mêmes. De cette manière, ils tentent d’éviter tout problème avec la direction. Toutefois, qu’ils parlent en leur nom ou celui de leur journal, il reste que les journalistes demeurent les employés d’une rédaction et que même si leurs propos désobligeants sont publiés sur leur compte personnel, ils peuvent entacher la réputation du média pour lequel ils travaillent. Il y aura donc toujours cette érosion des frontières entre la vie privée et professionnelle du journaliste.

Enfin, comme l’utilisation de Twitter ne cesse de croître dans le milieu journalistique, il serait intéressant d’aborder son fonctionnement, mais aussi ses dérives dans les programmes de formation universitaire. Tel que Dubois le souligne, « les étudiants en journalisme doivent apprendre à maîtriser adéquatement Twitter, car il est devenu un outil de recherche et d’échange incontournable du métier » (2012 : 14e par.). En exploitant les avantages de Twitter et en sachant reconnaître les limites de ce réseau social, les étudiants en journalisme seraient ainsi mieux préparés à leur entrée dans le monde professionnel. 

Bibliographie

Ahmad, Ali Nobil. 2012. « Is Twitter a Useful Tool for Journalists ? ». Journal of Media Pratice, vol.11, no 2, pp.145-155.

Beauchamp, Michel. 1991. Communication publique et société, repères pour la réflexion et l’action. Boucherville : Gaëtan Morin éditeur, 403 p.

Bernier, Marc-François et all. 2005. Pratiques novatrices en communication publique. Québec : Presses de l’Université Laval, 179 p.

Brin, Colette. 2012. « Le conflit étudiant : spectacle médiatique interactif et en direct ». Blogues ULaval. [En ligne] URL : http://www.blogues.ulaval.ca/colette-brin/le-conflit-tudiant-un-spectacle-mdiatique-interactif-et-en-direct/. Consulté le 5 octobre 2012.

Bruns, Axel. 2012. « Journalists and Twitter : How Australian News Organisations Adapt to a New Medium ». Media International Australia, vol.4, no 144, pp. 97-106.

Carbasse, Renaud. 2012. « Twitter et les journalistes: une relation en construction ». ProjetJ. [En ligne] URL : http://projetj.ca/article/twitter-et-les-journalistes-une-relation-en-construction. Consulté le 7 octobre 2012.

Chouinard, Marianne. 2011. « Gazouillis télévisuels ». Infopresse, vol.2, no 4, pp. 36-40.

Commission européenne. 2012. « Les journalistes et les médias sociaux ». EC. [En ligne] URL : http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/quali/journsm_fr.pdf. Consulté le 11 octobre 2012.

Conseil de presse du Québec. 2012. « Twitter : revenir au journalisme ? » CPQ. [En ligne] URL : http://conseildepresse.qc.ca/actualites/nouvelles/twitter-revenir-au-journalisme/. Consulté le 9 octobre 2012.

Corneau, Laurent. 2012. « Qu’est-ce que Twitter ? ». Aussitôt.fr. [En ligne] URL : http://www.aussitot.fr/twitter/qu-est-ce-que-twitter.html. Consulté le 10 octobre 2012.

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Dubois, Judith. 2012. « Prévoir l’imprévisible ». Les Affaires universitaires. [En ligne] URL : http://www.affairesuniversitaires.ca/prevoir-limprevisible.aspx. Consulté le 4 octobre 2012.

Hassanpour, Navid. « Révolte égyptienne, avec ou sans Twitter ». Le Monde diplomatique. [En ligne] URL : http://www.monde-diplomatique.fr/2012/02/HASSANPOUR/47402. Consulté le 11 octobre 2012.

Mercier, Arnaud. 2012. « Enquêtes sur les usages des réseaux sociaux par les journalistes français ». Observatoire du journalisme[En ligne] URL : http://obsweb.net/2012/05/14/enquete-sur-les-usages-des-reseaux-sociaux-par-les-journalis tes-francais/. Consulté le 5 octobre 2012.

Proulx, Jocelyn. 2012. « Comment utiliser Twitter ? ». Comment ça marche ?. [En ligne] URL : http://www.commentcamarche.net/faq/18775-comment-utiliser-twitter. Consulté le 10 octobre.

Ramonet, Ignacio. 2011. « Merci Twitter ! ». in L’Explosion du journalisme. Paris : Éditions Galilée, pp. 45-57.

Riglet, Sébastien. 2012. « Twitter, facebook: quels usages en font les journalistes? ». Journalismes.info. [En ligne] URL : http://www.journalismes.info/Twitter-facebook-quels-usages-en-font-les-journalistes_a3633.html. Consulté le 4 octobre 2012.

Théroux, Alain. 2009. « Twitter et journalisme. La dernière utopie ? ». ProjetJ. [En ligne] URL : http://projetj.ca/article/twitter-et-journalisme-la-derniere-utopie. Consulté le 6 octobre 2012.

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